Le faiseur d'éclipses
Le faiseur d'éclipses  

Retrouvez ici l'intégralité des 52 épisodes de la nouvelle enquête menée par Vernon Gabriel, le musicologue londonien amateur de riffs millésimés et de guitares précieuses. Après l’énigmatique affaire de l’Arpeggio Oscuro, suivie par des milliers d’internautes, Hervé Picart, l’auteur de L’Arcamonde, vous propose dans ce second roman-feuilleton on line un mystère digne de son perspicace héros.

Épisode 1   La mèche secrète

 

 

Jamais Thorn n’avait connu d’éveil aussi pénible. L’impression de flotter dans un bain de ténèbres. Un corps lourd, engourdi de partout, courbatu comme si la jeune femme avait passé des heures à s’échiner. Ses paupières peinaient à se disjoindre et, par le faible interstice tracé entre ses cils, elle n’entrevoyait qu’une vague lueur jaunâtre, comme une vapeur de soufre dans une aube difficile.

Peu à peu, Thorn émergea de sa torpeur, sans toutefois se sentir la force ni la volonté d’en sortir par elle-même. C’était presque traînée malgré elle qu’elle revenait à la conscience. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur le décor banal d’une chambre inconnue, chichement éclairée par deux lampes de chevet dont les abat-jour parcheminés étouffaient la lumière, entretenant dans la pièce une pénombre ambrée.

Où était-elle ? Et comment était-elle arrivée dans ce lit étranger ? Elle constata qu’elle était allongée tout habillée sous une couverture pelucheuse, par-dessus des draps non défaits. Ses chairs ankylosées conservaient l’empreinte d’une puissante fatigue. Elle ressentait dans ses fibres le traumatisme que laissent d’habitude un choc important, une chute brutale. Quelques souvenirs de gamelles douloureuses ramassées dans son enfance lui revinrent en mémoire.

Thorn se mit sur son séant et examina avec davantage d’attention la chambre à coucher anodine où elle venait de s’éveiller. De toute évidence, elle ne se trouvait ni dans un hôtel ni dans un hôpital. Le mobilier, vaguement rustique, ne se distinguait par rien de luxueux ou d’original. En revanche, la décoration avait de quoi intriguer : on apercevait bien quelques encadrements aux murs, mais privés de leur contenu. En lieu et place des paysages ou des portraits attendus, on n’y voyait que des feuilles blanches. Un papier peint mignard constellait les cloisons de fuchsias sans éclat. Une fenêtre dépourvue de volets donnait sur un jardinet envahi par la nuit.

La jeune femme tenta de rassembler ses souvenirs. Plus tôt dans la soirée, elle s’était rendue du côté de Cambridge pour participer à la party que donnait son ami Ronnie Holdsworth dans sa nouvelle propriété de campagne. Elle y avait retrouvé quelques figures bien connues du Swinging London, de braves buveurs débonnaires qu’elle coudoyait assez souvent dans les fiestas d’après concert, la frange la moins infréquentable du rock-business briton. Geoff, retenu à Glasgow par son job, ne l’avait pas accompagnée. Elle avait fait preuve sur place d’une bonne humeur louable – quoique davantage par amabilité que par réelle jovialité –, bu sans excès, et fumé un peu moins de tabac qu’autre chose. Juste de quoi se sentir aux anges sans s’estimer partie.

N’ayant trouvé aucune raison de s’attarder, elle avait repris la route bien avant minuit, et, plutôt que de s’en retourner tout de suite à Londres, elle s’était abandonnée à l’un de ses plaisirs favoris : rouler à l’aventure dans la nuit, le temps de savourer à loisir un disque frais acheté et non encore écouté. Selon son humeur ou l’orientation musicale du CD à découvrir, elle n’empruntait pas toujours les mêmes voies. Son choix se portait tantôt sur les motorways (*) ceinturant le Greater London, au trafic enfin apaisé, avec pour elle seule ou presque un asphalte libéré et la parade des halogènes au garde-à-vous. Une forme d’hypnotique hommage à Kraftwerk : « Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn… » (*).

En d’autres occasions, elle préférait se perdre sur d’obscures voies de campagne. Elle circulait alors sans le moindre itinéraire préconçu, au hasard des embranchements, s’enfonçant dans des bocages inconnus en toute ignorance des panneaux indicateurs, entièrement vouée à la dégustation de sa musique. Quand le disque cessait de tourner, elle se retrouvait complètement égarée, mais il lui suffisait alors de rebrancher son GPS pour reprendre le chemin de chez elle. Thorn adorait ces odyssées incertaines, cette traversée de la nuit sans but ni nécessité, dans le cocon douillet de sa Jaguar, quand tout n’était plus que rythme, mélodie et roulement.

À sa grande surprise, elle peina à se rappeler la bande-son choisie lors de cette dernière virée nocturne au cœur du Cambs (*). Son cerveau demeurait embrouillé. Quelques mesures de London Grammar lui revinrent en tête, sans lui apporter de certitude. Seule persistait dans sa mémoire la délectation d’avoir caressé de ses phares des ténèbres inexplorées. Un souvenir plus précis se raviva alors. Pendant un bon moment, elle avait cru être suivie, et ce dès son départ du domaine de Ronnie. Une voiture était demeurée longtemps dans son sillage, alors qu’elle-même ne cessait de bifurquer de la plus aléatoire des façons. Cela l’avait d’abord agacée, puis intriguée. Le véhicule l’avait finalement dépassée sur une ligne droite propice, avant de disparaître dans la nuit devant elle.

Elle conserva un moment à l’esprit l’image de ces feux rouges qui s’éloignaient, ce qui eut pour effet de tout débloquer d’un coup : elle se rappela l’accident.

Elle parcourait depuis quelques minutes le même bout de route, sans qu’aucun carrefour ne lui offre la possibilité de dévier. Soudain, une ombre avait jailli des fourrés, sur sa gauche, et s’était comme projetée devant elle pour disparaître sous son pare-choc avant. La jeune femme avait freiné en catastrophe. Déstabilisée, la Jaguar était sortie de sa trajectoire pour aller s’échouer brutalement sur le bas-côté. Puis plus rien.

Rien jusqu’à cet éveil cotonneux dans une chambre inconnue. Thorn comprenait mieux à présent son état d’éreintement, cette sensation d’avoir été rossée. Elle avait dû être sérieusement secouée par son embardée. Elle se palpa les membres, à la recherche de fractures éventuelles, mais ne se découvrit aucune blessure. Son ensemble en jean était intact : pas la moindre tache de sang. Elle se leva, non sans peine, et alla se planter face à la glace d’une imposante armoire, adossée à l’un des murs de la chambre. Son visage lui parut fatigué, ses traits tirés, ses yeux cernés. La tête de quelqu’un qu’on avait malmené. Presque par instinct, elle hérissonna sa chevelure plaquée par l’oreiller, afin de redonner à sa tignasse une allure plus rebelle. Ce fut alors qu’elle constata le désastre. Sa mèche… Quelqu’un avait profité de son inconscience pour couper sa mèche secrète. Une taille au ciseau bien nette, au ras du crâne. Incrédule, elle parcourut la mince clairière du bout des doigts. Cela ne lui était douloureux qu’à l’âme, mais elle s’en émut comme si on l’avait amputée d’une main.

Thorn était née avec au niveau de la tempe gauche une botte de cheveux dépigmentés, une touffe de crin albinos qui jurait cruellement avec sa toison de jais. Anticipant les railleries de ses camarades de classe, sa mère, la veille de sa première rentrée, avait teint en noir le toupet disgracieux, le faisant disparaître. Ainsi était née sa mèche secrète.

Plus tard, quand Thorn avait éprouvé à l’adolescence le besoin de s’affranchir, elle avait renoncé à l’artifice et, afin de s’affirmer tout en se dérobant à sa honte, elle s’était ici et là coloré trois autres mèches, l’une en bleu, une autre en rouge, la dernière en vert, si bien que sa touffe blanche passait désormais pour un ornement volontaire, non pour un défaut. Lorsqu’ avait sonné pour elle l’heure du rock et que le succès était venu, ces quatre houppes criardes étaient devenues sa marque de reconnaissance, l’emblème de ses riffs indociles, à l’image de la lippe de Jagger ou des bavoirs empoilés de ZZ Top. Un parfait camouflage, demeuré insoupçonné. Somme toute, elle était parvenue à dissimuler sa tare en l’exhibant. Aucun de ses proches n’avait trahi le secret de la mèche déficiente. Ses parents n’avaient jamais rien dit, sans doute parce qu’ils se sentaient coupables de cette imperfection. Quant à ses grands frères, ils avaient préféré se taire plutôt que de s’exposer à son caractère de cactus et risquer d’être désossés sur place. Et voilà qu’un iconoclaste sans vergogne lui avait ratiboisé son toupet favori, quelqu’un qui savait ce qu’il n’aurait jamais dû savoir. Soudain, dans la fallacieuse quiétude de cette nuit silencieuse, Thorn perçut rôdant autour d’elle comme l’ombre d’une menace.

Elle promena sur la chambre un regard circonspect. La porte entrebâillée l’assura qu’elle n’était pas enfermée. À cet instant seulement elle remarqua l’écran du téléviseur, placé sur une commode. Une image y restait figée, celle d’un personnage de comics, vaguement familier, qu’elle identifia au bout de quelques secondes de réflexion. Cette allure monstrueuse, ce visage émacié, ces oreilles en ailes de vampire, ce bleu nuit commun aux chairs et au costume : pas de doute, c’était Eclipso, un super-villain (*) certes secondaire de l’univers DC, mais la jeune rockeuse était incollable en matière de héros à cape et autres cousins de Batman. Une science parfaitement superflue, héritée de ses lubies d’ado. Une panne quelconque avait sans doute bloqué la transmission d’un dessin animé où cet escogriffe apparaissait, bien que Thorn ignorât qu’on ait fait de lui une vedette.

Elle reporta son regard sur le miroir, contempla à nouveau sa chevelure veuve de sa mèche blanche, soupira de dépit, puis, bien décidée à s’en prendre sans tarder à l’auteur de cet outrage, elle s’avança vers la porte entrouverte. Une voix enrhumée, montée dans son dos, la stoppa dans son élan :

« Bonsoir, Thorn. Je constate avec plaisir que vous êtes éveillée, et en pleine forme. Rien ne saurait me faire plus plaisir. »

La jeune femme se retourna pour voir qui l’interpellait de la sorte. Il n’y avait personne dans la pièce. Quelle espèce de chouette venait donc de lui adresser son salut ?

« Ici, s’enroua la voix. »

Thorn s’aperçut alors que l’invite provenait du téléviseur. Le faciès tourmenté d’Eclipso s’était animé. C’était ce croquemitaine de BD qui lui causait ainsi.

« Pardonnez cette mise en scène, déclara l’énergumène. Je ne me suis pas jugé digne de vous imposer telle quelle ma présence. »

L’infernale créature babillait à l’aise, montrant une affabilité en total désaccord avec sa mine à effaroucher les bouledogues. La jeune femme comprit vite à quel procédé elle avait affaire. Elle connaissait ce logiciel qui permettait de dialoguer sur le Net en se parant d’une identité de fantaisie. Plutôt que de se montrer à visage découvert sur les forums vidéo, certains préféraient se façonner un avatar animé, souvent emprunté à l’imagerie clinquante de l’heroic fantasy. Il existait même des chats qui n’accueillaient que ce genre d’improbables zigomars, une version cosplay de la causette on line. Skype au bal masqué. Le logiciel permettait d’animer la bouche du personnage en fonction des propos tenus dans le micro, de même qu’il autorisait l’expression d’un certain nombre de sentiments basiques. Plutôt que de l’affronter in vivo, son hôte utilisait une technologie de ce genre pour converser avec elle. Thorn trouva infiniment grotesque de devoir s’entretenir de la sorte avec un évadé de cartoon. De quoi titiller son agressivité naturelle :

« C’est vous qui avez osé me couper ma mèche, espèce de … ?

— Je n’ai pas su résister à la tentation, s’engorgea son interlocuteur virtuel. Veuillez m’excuser pour cette atteinte. Je n’ai rien à vous apprendre du fétichisme des fans, je crois. J’avais là l’occasion de m’offrir une relique digne de mon adulation pour vous. L’offense n’est pas si grave : cela repoussera, non ?

— Mais comment avez-vous su… ? »

Thorn enrageait d’être incapable de terminer ses phrases, mais elle n’y pouvait rien, tant l’indignation l’étouffait.

« Qu’elle était naturelle ? Un coup d’œil jeté au hasard me l’a révélé : elle ne présentait pas l’embryon de racine non coloré typique de celles qu’on a teintes. J’ai compris alors avec quelle astuce vous aviez masqué ce menu défaut. Posséder votre seule mèche authentique n’a pas de prix pour un fan comme moi, vous le comprenez certainement.

— Je ne suis pas si compréhensive, grogna Thorn. En tout cas, vous avez bien fait de vous planquer derrière cet écran. Je vous l’aurais fait avaler, moi, votre trophée …

— Je vous trouve bien sévère avec quelqu’un venu à votre rescousse. Oubliez-vous que cette nuit je vous ai sauvé la mise ?

— Comment ça ? »

Le pseudo Eclipso lui raconta de sa voix encombrée comment il était intervenu après l’accident survenu à Thorn. Il l’avait découverte inanimée au volant, l’avait tirée de sa Jaguar et emmenée chez lui. Comme elle lui paraissait passablement choquée, il lui avait administré un tranquillisant.

« Seriez-vous médecin ? le contra Thorn, oubliant peu à peu qu’elle conversait avec une caricature.

— Je suis passé par le même genre d’épreuve, j’ai l’expérience de ces douleurs, je vous ai juste aidée à supporter le traumatisme.

— Mais qu’est-il arrivé au juste ? J’ai heurté un chevreuil ? Un sanglier ?

— Rien dont on puisse faire un civet, hélas. Vous êtes entrée en collision avec un randonneur nocturne. Un de ces joggeurs sans jugeote qui gambadent sous la lune, une lampe sur le front, pour le plaisir de perturber le sommeil des perdreaux.

— Et il est … ? »

Encore une de ces phrases équeutées révélatrices de son impuissance…

Celui qui se cachait sous les traits saugrenus d’Eclipso lui confirma le décès de l’imprudent. On n’avait pas idée de débouler ainsi des fourrés sans crier gare. Devinant la culpabilité dès lors ressentie par la jeune femme éberluée, son sauveteur se hâta de la rassurer : il s’était employé à effacer les traces de sa faute de conduite. Il n’allait quand même pas laisser son idole dans un pareil pétrin. Il s’était donc empressé de déplacer sa Jaguar. Là où il l’avait remisée, personne ne la retrouverait. À l’entendre, Thorn était désormais à l’abri de toute poursuite.

« Je ne me souviens vraiment de rien, c’est étrange, bredouilla-t-elle.

— Une conséquence normale du choc, l’apaisa son démon gardien. Regardez, j’ai pris quelques clichés de l’accident avec mon smartphone. »

La vilaine figure d’Eclipso disparut de l’écran, remplacée par un défilé de photographies accablantes. Le véhicule stoppé de travers sur l’accotement. Le corps plaqué à la calandre, dont les contours brisés se détachaient en ombre chinoise dans la lueur des phares. Thorn sans connaissance sur son siège. Ce sinistre diaporama ne fit que renforcer l’horreur déjà éprouvée par la petite rockeuse à l’énoncé des faits.

« Qui est-ce ?

— Personne ne le sait pour l’instant. J’ai recueilli quelques extraits de presse concernant l’accident. Voyez par vous-même. »

Les copies de plusieurs entrefilets se succédèrent sur le téléviseur. L’on y faisait état de la découverte d’un cadavre désarticulé sur une petite route de campagne proche de St Neots, un galopeur nocturne probablement écharpé par un chauffard, si l’on se fiait aux traces de freinage brutal. Le conducteur responsable avait pris la fuite sans demander son reste. La police le recherchait. Activement, bien sûr… Un adverbe répété à dessein dans l’espoir que le coupable effarouché se rende de lui-même au poste de police le plus proche.

La victime n’avait pu être identifiée, faute de papiers sur elle. Ce qui n’avait rien pour surprendre : les joggeurs, même noctambules, n’ont guère l’habitude, on le sait, de trotter sur les sentes munis de leur passeport. Cependant, dans le cas présent, le randonneur en question portait un gousset à sa ceinture, qu’on avait retrouvé vide, comme si le fautif avait confisqué le moindre indice susceptible de faciliter l’enquête. Une description du malheureux était proposée afin de favoriser son identification. Thorn n’en retint que sa jeunesse : vingt-deux ans. Quel gâchis. Elle sentait peser sur ses épaules le poids de sa faute, même si elle n’était pas pour grand-chose dans ce malencontreux enchaînement. Tout compte fait, ce garçon avait subi les conséquences de son imprudence. Une circonstance atténuante qui apaisait à peine le remords lancinant éprouvé par la jeune femme.

« Tout cela est navrant, reprit Eclipso, réapparu à l’écran, la mine aussi compatissante que sa laideur le permettait. Toutefois, grâce à mon intervention, vous ne risquez rien. »

L’image se figea sur ces mots, retrouvant son immobilité de départ.

Thorn fut assez contrariée par cette rupture inopinée de la conversation, aussi surréaliste fût-elle. Elle avait tant d’autres questions à poser à celui qui se prétendait son sauveur. Elle avait notamment remarqué la date des coupures de journaux qui lui avaient été présentées. Cela avait été publié deux jours après la soirée chez Ron, donc deux jours après l’accident. Elle avait par conséquent dormi quarante-huit heures. Son hôte avait fait plus que lui administrer un calmant. Il l’avait carrément mise en sédation. Pourquoi avait-il prolongé à ce point son sommeil ? Ce fan ardent, emporté par son adulation, n’aurait-il pas profité de sa léthargie pour abuser d’elle ?

Le fait d’être encore vêtue à sa façon – même si cela ne prouvait rien – la rassura quelque peu sur ce point. Elle prit alors le temps d’évaluer plus calmement la situation et réalisa que celle-ci recélait quand même trop de coïncidences pour ne pas inquiéter. Par un bienheureux hasard, c’était précisément un de ses fans qui l’avait secourue. Tiens donc… Qui plus est, un fan assez instruit de son goût des comics pour aller emprunter la physionomie d’un super-affreux secondaire qu’elle était sans doute l’une des rares dans le pays à pouvoir reconnaître. Et pourquoi ce brave adorateur se cachait-il derrière cette grimace de carnaval ? S’il était si fier de son dévouement, pourquoi rechignait-il à s’adresser à elle face à face, à visage découvert ?

Thorn sentit croître en elle mille raisons de se méfier. Quelque chose clochait dans cette histoire. La position de vedette persécutée par un admirateur abusif lui semblait jusque-là réservée aux romans d’angoisse. Quelques réminiscences de Misery vinrent l’effleurer, contribuant à la perturber davantage, tant elles offraient d’analogies avec sa propre situation : l’accident, le fan providentiel, son comportement singulier… Elle ne put repousser un pressentiment malsain, celui qu’un piège sournois était en train de se refermer sur elle.

Au même instant, à Londres, une lumière persistait à briller parmi les house-boats enténébrés accostés le long de Regent’s Canal. Incapable de trouver le sommeil, Vernon Gabriel arpentait le rouf du Salty Dog à grands pas agacés. Il n’arrêtait pas de pester. Rien n’allait. Il butait sans cesse dans ses recherches sur d’insolubles zones d’ombre. Pareille impénétrabilité le faisait fulminer. Interrompant son va-et-vient, il se posta un moment devant le grand panneau de verre sous lequel il avait assemblé en mosaïque un florilège de photos souvenirs. Il contempla les clichés sans les regarder vraiment. Il avait l’impression que tous ces regards lui reprochaient son incapacité. Cet étalage de sourires lui semblait ce soir fort ironique, comme si l’on mettait universellement en doute son éminente réputation de musicologue, pour le coup pris en faute. Au centre de cette exposition familière, une photo montrait le Nashville Duke posant avec un petit bout de femme à la tignasse ébouriffée, qu’il tenait affectueusement par l’épaule. Parmi les mèches noires en bataille qu’arborait la demoiselle, quatre se distinguaient, chacune d’une couleur différente. Dont une blanche.

 

 

Dans l’épisode suivant

 

Les craintes de Thorn vont s’avérer justifiées. Celui qui se dissimule sous les traits d’Eclipso n’est pas plus bienveillant que désintéressé. Profitant de la situation, il va soumettre son idole à une exigence inattendue, comme vous le découvrirez dans le second épisode : Ce que fan veut.

Fiat lux !

 

Quelques mois après l’affaire de L’Arpeggio Oscuro et sa rencontre avec Serena Di Sante, Vernon Gabriel, le pittoresque musicologue d’Islington, délaisse de nouveau les fastueuses guitares vintage de l’Angel Music Shop pour se focaliser sur d’autres mystères musicaux. De quoi va se préoccuper cette fois celui que l’on appelle le Nashville Duke, ou le Camden cow-boy, en raison de son goût immodéré pour l’élégance country ?

Il semblerait qu’un manipulateur pervers a décidé de détourner la destinée de rock stars bien en vue afin de se réserver le profit de leur œuvre. Les victimes de ses intrigues s’engagent dès lors dans une voie ténébreuse où s’éteignent inéluctablement les étoiles de leur gloire. Pour leur malheur, elles ont croisé le chemin du faiseur d’éclipses.

 

Libres liens

 

Les différents liens disposés dans le récit vous permettront d’obtenir des renseignements sur les personnages, lieux ou événements évoqués, d’écouter les musiciens ou les morceaux cités, de visualiser décors et objets rencontrés. N’hésitez pas à en user pour naviguer en toute connaissance de cause.

Les expressions, souvent étrangères, marquées d’un (*) sont explicitées dans la rubrique Décodages, épisode par épisode. Que les polyglottes hésitants en fassent bon usage !

Si vous désirez lire ou relire le récit précédent, L’Arpeggio Oscuro, cliquez ici.

Recommandez cette page sur :